C’est en 1901, avec le mariage de Marceline et d’Ulysse, les grands parents de Mireille, que la branche MONCOURT et la branche BREDILLARD s’allient pour la première fois. Voilà près de cinq siècles qu’elles se sont côtoyées sur les chemins qui mènent à leurs vignes et leurs vergers sans s’être unies. Est-ce le fruit d’une rivalité, d’un esprit de clan, de jalousies réciproques ou de vieilles rancœurs, on ne le saura jamais. Mais voilà que les deux familles marient ensemble deux de leurs enfants et vont pouvoir enfin raconter, dans son ensemble, l’histoire de Veneux-les Sablons.
Et François 1er l'Etat Civil
Que disent les premiers registres
d’état-civil de Moret-sur-Loing ? Nous sommes encore sous François 1er et
il faut savoir que le deux hameaux de Veneux-Nadon et des Sablons ne seront
détachés de Moret qu’en 1793. Les MONCOURT sont toujours dans l’ombre
mais les premières racines de la généalogie portent déjà des noms. Ce sont
d’abord les TANNEUR, les GELIN et les BOUQUOT. Et ils
sont….ils sont…..vignerons ! Claude TANNEUR à un fils prénommé
Claude qui épouse en 1597 Madeleine, la fille d’Etienne GELIN, vigneron
domicilié à Veneux. Il faut attendre quelques générations pour que leur
descendance croise la route d’un MONCOURT. Il en est de même pour les BOUQUOT.
Mais commençons par le commencement
avec le premier MONCOURT, enfin, celui qui nous concerne car on trouve à
l’époque, à Moret, plusieurs familles du même nom. Né justement à Moret aux
alentours de 1620, il s’appelle Denis MONCOURT et il est, bien sûr, vigneron.
Il a épousé Catherine MONTOYER, une Thomeryonne de 3 ans son aînée dont
il a un fils, Jean MONCOURT. Demeurant à Moret et vigneron comme son
père, celui-ci épouse Anne CARNAULT, issue, comme on s’en doute, d’une
famille de vignerons. Elle a pour mère une fille PRIEUR et pour
grand-mère une fille CHARMEUX. CARNAULT, PRIEUR et CHARMEUX :
trois noms qui, au fil des générations, vont devenir indissociables de
l’histoire à venir. Anne CARNAULT donne naissance à 12 enfants dont 4
seulement vont parvenir à l’âge adulte. Pierre MONCOURT, le 3ème de la
fratrie, épouse Catherine POISSON, la fille d’un hôtelier de St Mammès qui
lui donne au moins un fils, Jean MONCOURT, dont on ne sait pratiquement
rien hormis le fait qu’il épouse en 1726 une jeune morétaine de 16 ans du nom
de Geneviève LECLERC, dont le père est vigneron et le grand-père
tonnelier. La famille LECLERC entretenait déjà de bonnes relations avec
les MONCOURT car Geneviève avait pour marraine Louise MONCOURT,
la sœur de Pierre MONCOURT, son beau-père. Elle décède moins de 8 ans
après son mariage laissant au moins un fils, Pierre MONCOURT.
Le temps des calamités
Le temps des familles nombreuses semble, à
cette époque, révolu, laissant entendre soit une baisse de la mortalité
infantile, soit une diminution de la fécondité, voire même la montée en
puissance d’une petite bourgeoisie rurale soucieuse de ne pas morceler entre
plusieurs enfants des biens fonciers dont elle tire à présent profit. Marie-Geneviève
RIGAULT et Jacques Jean MONCOURT ont un fils Jean-Joseph, né en 1815
au moment où a lieu un évènement qui va avoir de graves répercussions sur toute
la planète, à savoir l’éruption du volcan Tambora en Indonésie. Le nuage de
cendres se répand jusqu’en Europe, dissimulant, durant des mois, le soleil derrière
un épais brouillard. La baisse des températures est telle que l’été ressemble à
un interminable automne. Le raisin ne murît pas, les moissons sont largement
déficitaires. On assiste alors à une diminution des mariages et des naissances.
A l’inverse de ce que nous connaissons aujourd’hui, les glaciers de Alpes
culminent à un niveau jamais vu, menaçant de nombreux villages. Au cours des
années 1820, les saisons se succèdent
entre pluie et sécheresse faisant varier les cours du blé dans des proportions
qui, par bonheur, n’entraînent plus de famines comparables à celles du
Moyen-Age tant les émeutes qu’elles déclenchent font figure d’épouvantail
auprès de gouvernements désormais inquiets d’être confrontés à une nouvelle
révolution. On commence à compenser les mauvaises récoltes par des
importations.
L'âge d'or du pinard
A Moret, cependant, la vigne
connaît une véritable période de splendeur grâce au développement des moyens de
transport et à la montée en puissance des négociants parisiens qui font
exploser à la hausse le marché du vin. Il faut accroître la production tant la
demande est forte quitte à sacrifier la qualité en introduisant de nouveaux
cépages plus rentables. Les crus du Gâtinais deviennent peu à peu des vins bas
de gamme mais peu importe, la demande est là.
En 1837, Jean Joseph MONCOURT
épouse Honorine CARNAULT, une jeune vigneronne de 19 ans originaire de
Veneux-Nadon. L’arbre généalogique des MONCOURT croise pour la deuxième
fois celui des CARNAULT. Le temps a bien passé depuis l’année 1676 où
Anne CARNAULT est devenue l’épouse de Jean MONCOURT mais la vraie romance entre
les deux familles ne fait que commencer.
Jean Alexandre MONCOURT, le fils aîné de Jean Joseph et
Honorine épouse en 1865 Adeline Françoise CARNAULT, une lointaine
cousine originaire de Veneux-Nadon comme le reste de la famille. Cette branche
généalogique n’est pas des moindres car elle nous ramène, au fil des mariages,
aux tous premiers noms de l’histoire familiale locale que sont les TANNEUR et
les GELIN. Ils ont, en revanche, disparu après que les filles ont pris le nom
de leur époux. Après les TANNEUR, les mariés se sont appelés DUBOULOY,
BOISSEAU, PRIEUR, DE VILLENEUVE et RIGAULT, ces
derniers n’étant, quant à eux, jamais très loin. Jacques Savinien CARNAULT,
le père d’Adeline, avait, quant à lui, épousé Françoise Henriette PRIEUR,
une demoiselle de Veneux-Nadon dont le
père Bonaventure PRIEUR avait pris pour épouse Amable Elisabeth
DAGRON, issue, de son côté d’une vieille famille de vignerons morétains. On
peut dire que l’entre soi fonctionnait alors à merveille entre ces familles qui
pouvaient se targuer d’occuper la quasi-totalité de l’espace cultivable.
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| Les Sablons L'Avenue de Fontainebleau où habitent les MONCOURT |
Jules Alexandre et Adeline ont eu
deux enfants, deux filles : Eugénie née en 1863 et Marceline,
sa cadette de 15 ans. En 1883, Eugénie épouse Marcel Désiré PRIEUR,
un jeune vigneron de 21 ans originaire de Veneux-Nadon tandis que sa petite
sœur, Marceline se marie à 20 ans avec Ulysse BREDILLARD reliant
pour la première fois les branches MONCOURT et BREDILLARD.
Devenue PRIEUR, Eugénie
donne, en 1887, naissance à une fille Albertine qui épousera Edouard PERRICHON,
un vigneron issu d’une vieille famille d’Avon dont les représentants sont connus pour avoir été chaufourniers pendant plusieurs générations.
Quand les BRÉDILLARD s'allient aux MONCOURT
Marceline a, pour son mariage, été dispensée de porter le deuil de son père Jules Alexandre MONCOURT, décédé au cours du printemps 1901. N’ayant eu qu’une sœur, mariée elle aussi, le nom patrimonial de sa famille, jadis quasi emblématique du terroir morétain disparait désormais pour toujours. Les jeunes mariés vont habiter aux Sablons et c’est sur un terrain figurant dans la dot de Marceline, situé au 111 avenue de Fontainebleau, qu’Ulysse fait bâtir leur future maison. Il acquiert, de plus, une parcelle adjacente qui permet de constituer un bel ensemble foncier destiné à la culture.
Un
an après son mariage avec Ulysse, Marceline met au monde un garçon que l’on
prénomme Louis. Cela faisait bien longtemps que l’on n’avait plus donné ce
prénom évocateur des temps de la royauté. Le dernier Louis Brédillard était
effectivement mort en 1720 tandis que côté Moncourt, l’aïeul le plus récent
était un certain Louis Ambroise Carnault, un arrière-arrière-grand-père de
Marceline né en 1751.
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| Le petit Louis BRÉDILLARD en 1903 |
Craignant malgré tout pour l’avenir de son métier, Ulysse envoya son fils Louis apprendre celui de bourrelier auprès d’un artisan installé non loin de la maison de ses parents, au Faubourg d’Ecuelles, près de l’ancien prieuré de Pont-Loup. La bourrellerie était le nom que l’on donnait à la fabrication des harnais et de tous les accessoires en cuir nécessaires à l’attelage et au travail des chevaux, que ce soient les licols, brides, œillères, muserolles, colliers, sellettes, croupières et autres guides. Rappelons simplement qu’au début du XXème siècle, les chevaux restaient essentiels à la plupart des transports. Ils étaient indispensables aux mariniers pour les transports fluviaux mais le chemin de fer ayant aussi ses limites, c’était à l’aide d’au moins un cheval que toutes les marchandises étaient livrées à leur destinataire ou chargées sur leurs lieux de production.
Cette maudite guerre
Alors que l'année 1915 touche à sa fin, la mobilisation d’Ulysse pour des terres lointaines laisse Marceline face à des responsabilités auxquelles elle n’avait jamais été préparée. Elle sombre progressivement dans une forme de mélancolie, restant des heures, seule à guetter des nouvelles d’Ulysse qui n’arrivent pas. Il lui faut prendre des décisions, s’occuper de la maison et de son fils mais elle s’enferme souvent dans une inquiétante passivité. Louis est la première victime de cette indifférence. Malgré le mal qu’il se donne pour entretenir les jardins, sa mère se soucie peu de lui. Faire la cuisine est une telle corvée que quelques fruits, un morceau de pain et de fromage avec une poignée de noix suffisent à calmer l’appétit. Louis s'inquiète pour sa mère, la voyant le plus souvent prostrée sur sa chaise, le regard perdu. Il n’ose, toutefois, rien lui demander car il la sent facilement irascible. C’est lui qui cueille les cerises, ramasse les prunes ou les pommes et gaule les noyers. Marceline s’occupe exclusivement de ses pieds de chasselas, de la taille à l’emballage des grappes, de leur cueillette à la conservation dans la pièce qu’Ulysse a aménagé au 1er étage de la maison.
Il lui arrive, toutefois, d’aller
faire le marché à Fontainebleau. Les cerises se vendent toujours très bien,
tout comme les prunes, notamment les Reine Claude, abondantes dès le mois
d’août, et bien évidemment, son chasselas de septembre. Louis prépare
l’attelage du cheval et charge la marchandise sur la charrette. Marceline prend
les rênes et s’engage sur la route, à travers la forêt, jusqu’à
Fontainebleau. Il lui faut environ une heure et demie pour arriver au marché.
Elle pose alors ses paniers de fruits par terre et attend les clients.
Elle n’a pas l’âme commerçante mais ses fruits, quelle délice ! Elle
repart toujours à vide.
Ulysse s'en revient chez lui
Ce n’est qu’au début de l’été 1919 qu’Ulysse descend du train, en gare de Moret-les Sablons. Il est de retour, enfin ! Louis est, entre temps, devenu un grand garçon pleinement investi dans le métier de son père tandis que Marceline va, enfin, pouvoir se reposer à nouveau sur son mari.
Aux Sablons, les années d’avant-guerre ont été marquées par
la crise du phylloxera, remettant en cause, dans l’inquiétude, une tradition
séculaire qui a nourri une large partie de la population locale depuis le
Moyen-Âge. Or, la vigne est, désormais, devenue une sorte de relique du passé.
Ses rangs moribonds sont condamnés à disparaître. On a espéré, un moment,
planter des cépages résistants au puceron mais le mal est fait et il faut bien
se rendre à la raison : le vin local ne servira plus qu’à une consommation
familiale, c’est-à-dire presque rien. Mais la terre est toujours bien là et
ne demande qu’à être utilisée autrement.





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